Perdus sur une île petite de 12km sur 24km, à plus de 3500km de toute autre terre, les Moais vivent là depuis longtemps. Combien de temps exactement ? Personne ne le sait vraiment. Une certitude : les moais, ces célèbres statues de pierre, honoraient les ancêtres des habitants de Rapa Nui (île de Pâques) et une compétition pour sculpter les plus beaux, les plus grands Moais, régnait sur l’île. Que savent-ils de cette île, qu’ont-ils vécu ? Des professionnels essaient de découvrir leur histoire mais les interprétations divergent. En revanche, ils semblent se souvenir de la semaine dernière….
Moai Tautira est le premier à s’exprimer sur cette merveilleuse île qu’il connait si bien. Il habite à Hanga Roa le seul village de l’île. Dos à la mer il fait face à ces dizaines de cratères de volcans qui façonnent son île. Biensûr, il y a la couleur noire si caractéristique de cette roche volcanique (sa roche), surtout près du rivage, mais aussi les nuances de vert, de jaune, de bleu, d’ocre qui colorent les prairies, l’océan, les chemins... Son île, il la contemple sans cesse avec toujours cette même fascination depuis tant de siècles. Combien de siècles? Il doit avoir au moins 500 ans, personne ne peut le certifier et lui ne s’en souvient pas. La semaine passée ? Oui, il s’en souvient. Il a bien vu ces deux marcheurs arpenter le sentier d’une vingtaine de km, monter au sommet de l’île (500m quand même), rentrer tard et épuisés d’après lui. Son regret ? Etre là depuis si longtemps et toujours seul !
Moai X est à l’aise. Evidemment l’île est belle mais son charme, elle le doit : « à moi et mes 14 autres amis ». Le club exclusif du Tongariki. Ils sont amis « depuis toujours ». Ils sont ensemble et alignés pour le plus grand bonheur de toutes les générations d’humains peuplant l’île. Autrefois, les habitants de Rapa Nui, aujourd’hui les 60 000 visiteurs par an. Il est fier car jamais un visiteur n’a quitté l’île sans passer l’immortaliser. Il connait toutes les marques d’appareils photo au monde et précise qu’il n’aime guère les flashs. « Evidemment, il fallait faire partie des plus beaux pour rentrer au club VIP du Tongariki, que pensez-vous ?! ». Moai X est fier car c’est le seul de la bande à avoir encore son chapeau rouge (aussi lourd que deux éléphants). La semaine passée ? Oui, il s’en souvient. « Etranges ces deux, ils sont venus en scooter un peu avant 07h voir le lever de soleil et ont donc dû traverser l’île de nuit. Puis, ils sont revenus vers 09h et enfin vers 15h, on en voit des bizarres ! ». Son regret ? Que le chapeau rouge ne soit plus vraiment à la mode sur l’île. Un peu lourd quand même confie-t-il.
Moai Vinapu a du mal à s’exprimer. « L’île est belle mais ce sont ses habitants qui ont perdu la raison ! ». Il parle de cette période de guerre qui a déchirée les tribus de l’île il y a plus de deux siècles. La raison : l’épuisement des ressources naturelles pour cette course aux statues. Plus d’arbres donc plus d’oiseaux, plus de bois pour aller pêcher, pour cuisiner…. « Ils sont devenus fous et m’ont tiré à terre, ils étaient peut être cinquante. Je suis tombé et depuis j’attends ». La semaine passée ? Oui, il s’en souvient. Ils sont passé par là, je les ai juste vu rapidement de côté car je suis maintenant face contre terre. Ils n’arrêtaient pas de dire qu’ils étaient fascinés par l’histoire de l’île, que c’était incroyable, qu’il fallait prendre garde aux ressources naturelles… « Un peu trop enthousiastes si vous voyez ce que je veux dire ». Son regret ? Qu’ils l’aient fait chuter en avant pour être sur le dos. Ainsi, apprécier ce ciel, qui est ici comme nulle part ailleurs, et sentir l’embrun du Pacifique rafraichir son visage.
Moai Akivi est différent. Son horizon n’est pas le même. Ils sont sept comme lui à regarder l’océan depuis l’intérieur des terres. « Tous les autres lui tournent le dos, nous on ne se lasse jamais de cet horizon sans fin ». Il ne sait pas pourquoi, ils sont là dans ce sens, personne ne se l’explique vraiment. « Rassurez-vous, nous aussi nous sommes nés pour honorer les ancêtres » La semaine passée ? Oui, il s’en souvient. « C’est assez étrange, je ne sais pas si je peux en parler mais oui, je les ai vu les deux, ils sont venus danser devant nous ! ». Danser, quelle drôle d’idée ?! Peut-être que lorsqu’on change de perspectives on voit des choses différentes... Son regret ? Qu’on continue ce genre de questions inutiles !!
Un jeune Moai ne comprend toujours pas ce qui s’est passé. Il rêvait de sentir l’embrun du Pacifique mais il est là, ils sont là, plusieurs centaines encore, sur les pentes de la nurserie de Rano Raraku. La plupart n’ont que la tête ou les épaules qui émergent du gazon. Ils sont trop jeunes, ils n’ont pas eu le temps d’être terminés. La pénurie de ressources est arrivée avant, entrainant la guerre et l’arrêt de la carrière. Pétrifiés sur les pentes du cratère ils attendent. La semaine passée ? Oui, le jeune Moai s’en souvient. « Ils sont venus à l’aube, j’étais à peine réveillé. Ils sont passé précipitamment et m’ont tiré le portrait ». Son regret ? Qu’à force d’Ubris, de vouloir toujours voir plus grand, les hommes ont oublié l’essentiel et n’ont pas tenu compte de leur impact sur l’environnement.
Moai Nau Nau est cool et prend son temps. Chaque jour il remercie ses créateurs. « Vous voyez ça, au bord de l’eau sur une plage de sable fin avec les palmiers et cocotiers autour ». Le seul désagrément de la plage d’Anakena, un endroit paradisiaque, semble être la fougue de ce troupeau de chevaux semi-sauvages qui tournent autour de lui et de sa famille. A leur en faire perdre la tête. La semaine passée ? Oui, il s’en souvient. « Oui, oui ils se sont baignés dans cette eau cristalline. Pas chaude peut-être, mais la plage est superbe non ?! ». Son regret ? Il est le seul des cinq à avoir perdu son chapeau.
Ce beau voyage, qui sait cette enquête aussi peut-être, un célèbre Chilien l’a fait il y a une cinquantaine d’année. Pablo Neruda, l’illustre poète, est passé par là. Nous avons donc suivi ses pas la semaine suivante naviguant entre funiculaires sur les pentes de Valparaiso sa cité de cœur aux multiples couleurs. Nous avons retrouvé sa trace un peu partout dans Santiago. Enfin, nous n’avons pas pu nous empêcher d’honorer une passion commune pour le bon vin avec une dégustation dans les célèbres caves de Cousino Macul sur les contreforts du massif andin qui se couvre lentement d’une superbe parure blanche.